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Homélies de Père Benoît-Marie

     Qui ne se souvient des premières paroles adressées au monde par celui qui est maintenant le Saint Pape Jean-Paul II : « N’ayez pas peur ! Ouvrez les portes au Christ ! » Il faut croire que notre monde est toujours à peu près le même que celui de l’Incarnation du Verbe, Jésus de Nazareth qui s’adresse à ses disciples en des termes presque identiques. A trois reprises, il insiste : « Ne craignez pas ! » Si souvent, l’homme sur la terre a l’impression d’être une très petite chose au milieu d’un univers hostile. Il y a de fait bien des raisons à cette peur qui est si souvent, hélas, l’une des raisons majeures de notre agir.

Pourtant ce sont des raisons humaines et terrestres. Jésus veut nous en donner d’autres, et de meilleures, de ne pas craindre. Ce qui est à craindre, Il le détaille : oui, c’est vrai, le témoin de l’évangile et celui qui proclame la bonne nouvelle sur les toits peut être en danger. Car l’évangile est une force irrésistible qui contrecarre l’égoïsme et l’orgueil qui tiennent beaucoup d’humains depuis le refus des origines. Rien ne peut s’opposer à cette transmission, car c’est une œuvre divine, et Dieu aura le dernier mot. Beaucoup de martyrs ont payé de leur vie l’attachement à la vérité de Dieu. Les tyrans et les modes de pensée unique ont peut-être prise sur les corps, ils peuvent mettre en prison et exécuter ceux qui les gênent. Mais ils n’ont jamais accès au sanctuaire intime de l’âme : Dieu seul y a accès, et Il frappe avant d’entrer, car Il est délicat.

Ce qui est à préserver à tout prix, c’est cette indépendance du cœur profond. N’acceptons jamais qu’il soit souillé par toute une propagande que nous savons contraire à l’esprit du Christ, de l’évangile et de l’Eglise ! Nous faisons attention à ce que nous mangeons pour ne pas nous abîmer la santé : de quoi nourrissons-nous notre âme tous les jours ? Voilà ce qu’il faut craindre, car il s’agit de notre vie éternelle, pas seulement temporelle. Mais le Sauveur Jésus précise aussi que nous sommes bien plus à l’abri que nous le croyons : le Père qui prend soin des plus petites bestioles, et qui compte tous nos cheveux pourrait-Il faire moins pour ses enfants bien-aimés ? Oui, bien sûr, dirons-nous, mais que faites-vous des morts violentes, des victimes innocentes, des injustices criantes dont notre monde est rempli ? C’est là que la foi a quelque chose à nous dire, car elle nous donne la dimension réelle et profonde de notre vie. Croyons-nous –oui: croyons-nous vraiment ?- que Dieu nous a mis là pour vivre une existence confortable, un club’Med perpétuel qui est la seule félicité possible en attendant un retour au néant, ou bien que nous avons été créés pour une seule et unique raison qui est l’amour reçu et donné, et que Jésus nous en montre la voie, Lui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie ? C’est en donnant notre vie comme Lui que nous sommes heureux vraiment, et là, même le moment où nous quitterons cette terre et par quel moyen a beaucoup moins d’importance, puisque ça arrivera de toutes façons une fois. Nous sommes en sûreté aussi longtemps et aussi largement que nous remplissons notre mission ici-bas, même si parfois les chrétiens passent pour des risque-tout.

     C’est là aussi que l’apôtre nous donne des raisons de changer nos craintes en confiance. Oui, bien sûr, le péché est entré dans le monde et par lui, la mort. La mort fait partie de la vie. Nous n’avons pas seulement quelques ennemis ça et là, ce monde est un monde marqué par le refus de Dieu, il n’y a pas à s’en étonner. Mais le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure : c’est un chant de victoire qui soulève l’enthousiame de l’apôtre. Comme Jérémie, Il sait que Dieu est à ses côtés comme un guerrier redoutable et qu’il Lui a confié sa cause. Par l’acte rédempteur de Jésus, par la Croix bienheureuse, la grâce, chaque fois que nous voulons bien l’accepter, a reçu la prépondérance sur le péché et ses conséquences. L’espérance peut être plus forte que la crainte. Dans la nouvelle Alliance, la terreur va jusqu’à la croix, mais elle est déjà chant de victoire et lueur de Pâques. Tenons avec confiance sa main toute-puissante et nous n’aurons plus rien à craindre.

     Au lendemain de la Pentecôte et de la Fête-Dieu, la liturgie nous met sous les yeux l’appel et des disciples et ce charisme institutionnel du sacerdoce dans l’Eglise, comme l’un des moyens voulus par Jésus pour que son œuvre continue dans le temps et l’espace. Plutôt que de disserter sur les consignes qu’Il leur donne, nous pouvons d’abord avoir un regard contemplatif sur ce mystère et cette audace qui nous étonne encore aujourd’hui. On connaît le mot du pape Pie VII, que Napoléen avait kidnappé et emprisonné à Fontainebleau pour qu’il le sacre empereur. Au cours d’une  de ces colères  dont il était coutumier, Napoléon dit au pape : « C’est tout de même incroyable : ça fait 10 ans que je m’efforce de faire de votre Eglise ce que je veux, et je n’y arrive pas ! » A quoi Pie VII répond avec un petit sourire très italien :  « Eh, Sire, patienza : ça fait 20 siècles que les clercs s’y essaient aussi, et eux non plus n’y arrivent pas… »

     Avant l’appel de Jésus, il y a d’abord un regard : il est pour ces foules fatiguées et abattues. Que veut dire cet épuisement de toutes les foules misérables de l’histoire ? Même chez nous où nous sommes en paix, où nous mangeons à notre faim, où notre société est censée s’occuper des pauvres, il y a tant de gens découragés, déprimés, pourquoi cette société dépressive où rien ne manque, sauf l’essentiel ? Car l’essentiel est forcément au-dessus de nous, et quand on le perd de vue, c’est la fuite en avant, et le simple fait d’être sans but épuise rapidement. Tous les ersatz du monde sont impuissants à rassasier vraiment. Le prêtre, le vrai berger, sera celui qui par son être, son style de vie plus encore que sa parole, indique que l’essentiel est ailleurs.

     Ensuite, le regard de Jésus se tourne vers ses disciples. C’est eux qu’Il veut appeler, mais il fait dépendre d’eux et de nous la levée des vocations : Il nous prend drôlement au sérieux ! Autrement dit : croyons-nous vraiment, vitalement, qu’il nous faut des prêtres ? Croyons-nous qu’ils nous seront donnés, (ce qui veut dire au passage qu’on a les prêtres qu’on mérite…) non pas recrutés par des stratégies d’embauche, en rendant la profession plus attractive, en s’imaginant qu’on peut les remplacer par des produits de substitution moins coûteux à la pauvre nature humaine ? En fait, Dieu a multiplié la dépendance au carré, entre autres parce que dans l’Eglise latine, les candidats sont choisis parmi les hommes qui ont le charisme du célibat consacré. Et Il les prend comme ils sont, non parce qu’ils ont toutes les qualités, ce qui est impossible, mais parce qu’ils en ont quelques-unes sur lesquelles, moyennant une conversion permanente, Il pourra faire fond jusuq’à ce que mort s’en suive. Car pour toutes entreprises, il s’agit de durer. Ce n’est pas difficile de dire : « Je t’aime. » La difficulté commence quand on dit : « Pour toujours. » Ce qui est difficile, ce n’est pas d’être saint, c’est de le rester ! C’est l’humble usure du quotidien qui fait la valeur de l’amour.

     Et enfin, le Sauveur Jésus voit toutes les brebis perdues de la maison d’Israël. Il leur enjoint donc de ne pas commencer par le bout du monde, mais de s’intéresser d’abord à ceux qui sont tout proches. Or, en général, ils sont moins intéressants, on les connaît trop. Ils sont parfois encombrants, exigeants, voir casse-pieds. Le signe du Royaume, c’est le désintéressement. Il est inutile de courir après les périphéries : elles viennent en général à nous. Et là, tous ont besoin de libération, dont celle du péché n’est pas la moindre. Le prêtre est l’homme de la liberté, pour les autres et pour lui-même. Il n’a rien à défendre pour lui –c’est aussi un des aspects du célibat consacré. Il n’a rien à prouver, il peut être à tout instant ce que Dieu veut, sans craindre même pour sa vie. Priez pour que les appelés à la suite des apôtres soient des saints : un prêtre est difficilement supportable s’il n’est pas saint. S’ils ne le sont pas assez, c’est aussi parce qu’on les critique beaucoup en oubliant de prier pour leur conversion. L’Eglise ne peut subsister sans ce va-et-vient surnaturel qui est le sommet de la charité. Alors, aidons-nous les uns les autres sur le chemin qui mène à Dieu : ainsi le monde continuera d’être sauvé.

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des TEMPS LITURGIQUES

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